Shelburn, un réseau d’évasion en Bretagne

A propos du livre « L’incroyable histoire du réseau Shelburn- Plouha -Guingamp 1943-1944 »
auteur Claude Bénech
publié par Coop-Breizh- novembre 2019.

La lecture de ce livre m’amène à formuler une certain nombre de critiques sur la façon dont est présentée l’histoire de ce réseau et la Résistance dans les Côtes du Nord.

Le titre se cantonne au secteur Plouha-Guingamp, or une partie du réseau est basée à Paris. Quant aux Côtes-du-Nord, il fait l’impasse sur le fait que la première opération réussie d’évacuation des aviateurs alliés s’est effectuée depuis Saint-Brieuc où le réseau disposait de membres notamment pour héberger les aviateurs. Je citerai par exemple Mme Bauchat (née Marguerite Legué), qui tenait un café derrière la gare, boulevard Carnot et qui n’est pas citée dans l’ouvrage ! Membre du Front National depuis janvier 1943, épouse d’un militaire prisonnnier en Allemagne, elle a hébergé à plusieurs reprises des résistants et des aviateurs ( 50 selon son dossier CVR aux AD 22) à compter de janvier 1944.(attestations d’Adolphe Le Troquer et Henri Le Blais).

La date du passage du dispositif de Saint-Brieuc vers Guingamp n’est pas signalée. Elle fait suite à l’interdiction du trafic voyageurs sur la ligne de chemin de fer Saint-Brieuc-Paimpol décidée par les Allemands afin de réserver les moyens ferroviaires aux travaux du Mur de l’Atlantique à compter du 8 février 1944. Toute la ligne côtière encore en service est concernée. Le trafic voyageur reprendra cependant en avril.

Autre remarque : page 13 Maurice Halna du Frétay ; il ne s’agit pas d’une ferme, mais d’un domaine autour d’un manoir. La famille étant d’origine noble. Il décole de l’allée menant au manoir… Rien n’est dit sur la suite de la vie de ce jeune patriote, par ailleurs Compagnon de la Libération décoré par le général de Gaulle, disparu lors l’opération de Dieppe ( à laquelle participaient des Canadiens dont Dumais… )

Page 15, l’aviso Savorgnan de Brazza s’illustre à la bataille de Dakar. Il aurait quand même fallu dire que cette expédition fut un fiasco pour la France Libre…

Page 24 ; la tentative de rejoindre l’Angleterre par le navire le Viking se déroule en avril 1943 et non pas en même temps que les départs de juin 1940 (Sein, école de Paimpol). La Compagnie Roger Barbé est une unité de FTP de la région de Lannion, qui participera à la libération de la ville en août 1944. Roger Barbé a constitué tout au plus un petit groupe vite démantelé. Six condamnés à mort, un seul sera fusillé Roger Barbé ; ce qui est précisé plus loin dans le livre.

Page 27, la mission Oaktree, précurseur de Shelburn, est évoquée sans indiquer les dates de son existance, ni les raisons qui ont été la cause de son démantelement, ni préciser la liste des victimes de la répression nazie. On retrouve pourtant Val Williams (Ancien d’Oaktree) page 30 parmi les membres de Shelburn.

Page 32, « En 1943, le réseau se structure très vite en Bretagne… » pourquoi ne pas être plus précis. Or ce n’est qu’à la fin de l’année 1943 que les deux agents du SOE, Dumais et Labrosse arrivent en Bretagne après avoir été parachutés le 19 novembre 1943 à près d’une centaine de kilomètres de Paris.

Page 34, la date de fermeture du trafic voyageur n’est pas précisée, il s’agit du 8 février 1944.

page 49 : cinq longues années d’occupation !!! La Bretagne, et le secteur de Saint-Brieuc-Guingamp-Plouha, est occupé de mi-juin 1940 à août 1944, cela fait un tout petit plus de quatre ans ( sauf le cas de Lorient et Saint-Nazaire).

Page 64, la comtesse de Mauduit est citée comme si elle faisait partie du réseau Shelburn. Or cette femme d’origne américaine a bien hébergé des aviateurs dans son domaine de Bourblanc à Plourivo, mais c’était bien plus tôt (réseau Oaktree). La comtesse Betty de Mauduit est arrêtée et internée à Saint-Brieuc le 12 juin 1943 (matricule n° 319) et transférée deux jours plus tard à Rennes, Angoulême, Romainville, puis le camp de concentration de Ravensbrück, d’où elle revient.

page 77, durant le dernier convoyage ( donc le 8 août ) Job Mainguy se trouva face à une patrouille allemande. Où exactement, car Saint-Brieuc est libéré le 6 août, ainsi que Guingamp le lendemain. Il est bizarre que des Allemands soient encore en patrouille à ce moment-là. C’est plutôt la débandade, la fuite, le sauve qui peut… La libération de Plouha à partir du 5 août est un épisode sanglant pour les Résistants, des tués lors des combats, des otages fusillés…

Page 89, il est évoqué les « sinistres avis allemands ». Celui du Secrétaire général au maintien de l’ordre n’est pas allemand ! Il émane de Vichy, du chef de la Milice Joseph Darnand qui s’est vu confier la direction de la police et de la gendarmerie par Pétain et Laval afin de lutter contre la Résistance.

Page 96, il est indiqué que l’évacuation d’aviateurs cachés chez Léonie Le Calvez eut lieu dans la nuit du 11/12 juillet. Or page 51 où se trouve la liste des opérations, celle de juillet est indiquée se dérouler la nuit du 12/13 ! Quelle est la nuit d’évacuation ?

Page 97, Coulogne se trouve dans le département du Pas-de-Calais et non pas dans le Nord.

Page 107, Défense de la France n’est pas un réseau, mais un mouvement de Résistance.

Page 114, J.F Gouarin, devenu maire en 1939, il entre immédiatment en résistance au sein du réseau Shelburn !!! La France n’est pas encore occupée qu’il est déjà résistant…

Page 115, Le Marchand entre au maquis en 1942 !!! il n’y avait aucun maquis en France, ni en Bretagne en 1942 !!!

Page 121, Henri Le Blais est membre du Front National, il est précisé en bas de page qu’il s’agit de l’ancienne dénomination du Parti Communiste !!! Comment peut-on écrire et publier cela ?

Page 125, Branchoux et Le Cun étaient tous les deux membres du mouvement Libération-Nord avant de devenir des responsables de l’Armée Secrète. Branchoux devient chef de l’AS des Côtes du Nord à la place de Lavoquer, recherché par les Allemands et qui se planque en Mayenne, ayant lui même pris la suite d’ Adolphe Vallée arrêté en avril 1943… Nulle part il est expliqué ce qu’est l’Armée Secrète…

Page 145 et au delà ; il est question de la libération de Rennes, Brest, Lorient et Saint-Nazaire. Pourquoi ne pas évoquer la libération des Côtes-du-Nord, voire plus particulièrement le secteur Saint-Brieuc-Guingamp-Paimpol, puisque de nombreux Résistant(e)s cité(e)s dans le livre y ont participé ? Y compris le Canadien Dumais…

D’une façon générale l’auteur minimise le rôle des deux agents du SOE, sans lesquels ce réseau n’aurait pu fonctionner. Leur passé depuis le déclenchement de la guerre est occulté, les deux fiches biographiques figurant dans le livre sont bien minces ( pages 69-70). Labrosse était en Bretagne en 1943 avec le réseau Oaktree, Dumais a participé à la tentative de débarquement à Dieppe, prisonnier il réussit à s’évader… grâce au réseau Pat O’Leary… via Gibraltar il rejoint l’Angleterre.

De même n’est pas développé le fait que le réseau mis en place n’arrive pas en terrain vierge. Il va s’appuyer sur des résistant(e)s déjà engagé(e)s depuis des mois dans la lutte contre l’occupant et le régime de Vichy, que ce soit au sein du Front National ( Le Blais, Le Trocquer, Cornec, Puluard, Mme Bauchat, etc.) ou Libération-Nord dans le secteur de Guingamp ( Branchoux-Le Cun, etc). Mais également des réseaux comme Mithridate et Jade-Amicol dans lesquels on retrouve Branchoux, Le Cun, Val Williams, l’abbé Boulbain. Ces Résistant(e)s vont permettre au réseau Shelburn de trouver des hébergeurs-hébergeuses, des convoyeurs, des complicités pour avoir de faux papiers, des moyens de transports (le camion de Kerambrun à Guingamp), etc.

De nombreuses hébergeuses non citées figurent pourtant dans le livre « Bretonnes et Résistantes » d’Isabelle Le Boulanger publié chez le même éditeur en octobre 2018. Ainsi Marie Arthur, secrétaire de mairie à Pludual qui fournit des faux papiers, est ignorée alors que le maire de la commune Jean-François Gouarin est évoqué (celui qui devient résistant en 1939!)…

En ce qui concerne les références, les seules archives citées sont celles de Brest (Archives municipales ? celles de la Marine ?). Bref aucune mention d’un document consulté aux Archives départementales des Côtes-d’Armor … Pourtant ce n’est pas cela qui manque !

En conclusion, un livre sans grand intérêt, tout au plus un album de souvenirs et de photos d’anciens et d’anciennes résistant(e)s …

Alain Lozac’h – Janvier 2020

***

Alain Lozac’h auteur d’ouvrages historiques  et notamment:
Visages de la Résistance bretonne ; chez Coop-Breizh ( 2003, réédité en 2013)
Petit lexique de la seconde guerre mondiale en Bretagne ; chez Keltia Graphic (2005)
Le petit train des Côtes du Nord, une entreprise dans la tourmante de la guerre. Association des chemins de fer des CdN ; Numéro spécial N°19 paru en 2004 (disponible sur Internet-Wikiarmor.fr)
Les ailes de la liberté (évocation de Maurice Halna du Frétay et des Forces aériennes françaises libres) ; chez Oskar (2009)
Une femme dans la Résistance ; chez La Gidouille ( 2017)
Les détenus du quartier allemand de la prison de Saint-Brieuc résidant dans le Goëlo (1943-1944) ; article à paraître dans la revue Les Cahiers du Goëlo du SEHAG en 2020.

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